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Disparition de Bertrant PINSON

Vie des territoires

Un gaansama nous a quitté ...

Le Parc amazonien de Guyane exprime ses plus sincères condoléances, au nom des administrateurs, du Président, de la direction et des équipes, à la famille et à la communauté boni/aluku suite au décès de Bertrant PINSON, surnommé "baaka ingi" (le noir-amérindien), le 18 février dernier.
 
Il a contribué à de nombreux projets menés sur le territoire par le Parc amazonien de Guyane. Il s’est notamment investi dans les travaux liés à la toponymie (des Abattis Kotika au Marouini), les études des bords de fleuve, les enquêtes sur la chasse et la pêche, les soirées contes, ainsi que les recherches sur les Jeux Aluku. Il a également participé à la mise en valeur du sentier La Source.
Toujours présent à nos côtés lors des actions de collecte des mémoires, il a accompagné les scientifiques sur le terrain avec une grande disponibilité. Accueillant, engagé dans la transmission des savoirs, il était un grand connaisseur de son territoire et de sa culture, qu’il partageait avec générosité lui le gardien de la tradition boni/aluku.
Son implication et sa bienveillance ont marqué l’ensemble des équipes ayant eu la chance de travailler à ses côtés.
« Homme qui appréciait « rendre service ». Le volontarisme semblait constituer ainsi un des traits de sa personnalité » nous explique l'historien Jean Moomou.
Nous avons une pensée particulière pour notre collègue, son fils, Dondaine et ses proches...
 

« BERTRANT PINSON OU L’EQUILIBRE ENTRE DON DE SOI ET SOIN DE SOI »

Le peuple Boni a perdu un grand homme, une encyclopédie. Fils aîné de Betsy Adisso et de Joachin Apouyou, Bertrant PINSON est né probablement vers la fin des années 1930. Il est décédé, à Papaïchton, dans la nuit du 18 février 2026, à l'issue d'une longue maladie. Il a été élevé par les oncles d’Emmanuel Tolinga, notamment papa Agodeba dit Dabaaya. Sabiman, obiaman, kelepisiman et sweliman, il a œuvré auprès du Gaanman Tolinga (1967 - 1990) et du Gaanman Paul Doudou dit Pakoti 1992 2014 ). Il a été ainsi au cœur des savoirs culturels et cultuels des Boni. Parmi ses compétences, il maîtrisait le rite relatif à la divinité termitière ( kantaasi ), celui du kumanti, les bains thérapeutiques contre l’esprit des revenants ainsi que le rituel permettant de localiser et de retrouver un corps noyé dans le fleuve. Il était un des derniers boni à savoir exécuter le rite et le chant funéraires dondowe (la danse du corbeau). Durant ses temps de loisirs, il pratiquait une activité artisanale : sculpture, peinture, réalisation d’objets usuels (pagaie, etc.). Surnommé par ses contemporains, « baaka-ingi » (« noir-amérindien »), il fabriquait (en s’inspirant du modèle amérindien wayana) des arcs et des flèches et connaissait certains savoirs thérapeutiques provenant de ce groupe socioculturel du haut Maroni. Il avait, en effet, une grande connaissance des plantes médicinales. Chasseur hors pair et grand pêcheur également, il maîtrisait les différentes techniques de chasse et de pêche émanant des sociétés boni et amérindiennes. Fusil à l’épaule, il privilégiait l’usage de la flèche pour tuer, par exemple, un hocco (paawisi). La découverte, par des jeunes boni, de Gaanmaawina (Grand Marouini) venait de lui, une région qu’il connaissait bien pour y avoir vécu durant son enfance et son adolescence.


 Son parcours familial et professionnel lui a permis d’être en contact des langues de Guyane. Il était plurilingue. Il parlait couramment la langue amérindienne wayana. Il s’exprimait en créole, voire en français. En plus de ces langues et sa langue maternelle ( alukutongo ), il maîtrisait la langue ésotérique boni, le kumanti. Il était d’ailleurs un des spécialistes du culte
kumanti versus man nenge obia (rite de l’invulnérabilité), en voie de disparition aujourd’hui. Fervent transmetteur et médiateur culturel, il n’a cessé de faire une œuvre de transmission et d’accompagnement. Il avait même initié, à travers la création du groupe « O kolo bosi », des jeunes à la pratique du rite kumanti. Lors des fêtes communales (Papaïchton , Apatou), il participait avec eux à la mise en scène théâtrale de ce rite datant du marronnage et qui avait contribué à l’auto-libération des Boni de l’esclavage colonial du XVIII siècle. Pour la mise en avant de la culture boni, il a été, à plusieurs reprises, invité par la CTG durant la mandature de Rodolphe Alexandre (2015 - 2021) Durant sa traversée, il a voulu aussi non seulement conserver les éléments constitutifs de l’identité des Boni mais également les promouvoir et les transmettre. A cheval entre culture boni et culture wayana, voire créole, il avait apporté sa contribution au Parc amazonien de Guyane dans son travail de reconnaissance et de mise en écriture des données toponymiques, hydronymiques et oronymiques de la vallée du Lawa et de l’Itany (2017). 

Outre ces compétences, Bertrant PINSON était aussi un historien oral de la société boni :
 

  • Connaissance assez fine de l'itinéraire historique des Boni du XVIII e siècle au XX e siècle ; 
  • Histoire des lo ( clans ), des familles; 
  • Histoire des femmes et des hommes qui ont traversé, avec lui, le XX e siècle. 

A travers lui, transitait également une tranche d’histoire des Amérindiens wayana de l’Itany du XX e siècle. A l’instar du Gaanman Awensaï de Boniville , de papa Aguunde de Papaïchton , de papa Amentanu de Loka , il avait aussi partagé un moment de sa vie avec une femme d’origine wayana. Elle était la fille « adoptive » de ma-Mamaya (femme d’Emmanuel Tolinga). En lui se confondaient donc des savoirs boni et des savoir faire wayana. Il était pour ainsi dire, avant les dynamiques et les changements culturels actuels, un homme de l’interculturalité.


Bertrant PINSON a travaillé à Saül avant de devenir fonctionnaire. En tant qu’agent polyvalent, il était un employé du Conseil général à Maripasoula jusqu’à sa retraite. Homme qui appréciait « rendre service ». Le volontarisme semblait constituer ainsi un des traits de sa personnalité. A titre d’exemple, lors d’un décès, peu importe la personne ou le village, il était présent pour participer activement aux activités funéraires. Il n’attendait pas qu’on lui demande. Il agissait pour le bien collectif et n’attendait rien en retour. Très proche de sa famille et disponible pour ses enfants et petits enfants Bertrant PINSON avait du « safu ati anga bun ati »; aimait la vie et l’altérité. Son jeu de prédilection était les dominos. Sa disparition laisse un vide, mais son héritage, lui, demeure : celui d’un homme respecté, admiré et profondément attaché à son identité multiple et à son territoire, le pays boni. 

Merci à Bruno Apouyou, à Marceline Apouyou, à Fossé Omissi , à M. Caroline et à Dondaine Pinson. 

Jean MOOMOU, historien, 21/02/2026